Je me souviens encore de ce matin étrange à Athènes, il y a de nombreuses années, quand je coupais les branches mortes du vieux pommier du jardin familial. Je grimpais à léchelle, les outils en main, déterminée à en finir une bonne fois pour toutes. Mais alors que je me concentrais sur mes gestes, mon chien, Aris, sest brusquement mis à aboyer dune voix aiguë, tirant sans relâche sur le bas de mon pantalon pour me faire descendre. Au début, jai pensé quil avait tout simplement perdu la tête ou voulait jouer et risquait de me faire tomber de léchelle.
J’ai tenté de lécarter gentiment, puis jai élevé la voix, un peu fâchée, car je craignais quil me fasse réellement glisser. Mais quelques instants plus tard, il sest passé quelque chose à laquelle je naurais jamais pu mattendre.
Je navais pas atteint le sommet de léchelle, seulement la moitié, et je tendais déjà le sécateur vers une grosse branche sèche. Ce matin-là, la ville semblait engloutie sous un ciel lourd dune grisaille d’orage ; lair était moite et sentait laverse. Je sentais quun changement se préparait, mais jétais décidée à rendre service avant quil soit trop tard. Ce pommier penché, mémoire du passé, avait depuis longtemps besoin quon léponge de ses branches mortes.
Javais tôt le matin calé solidement léchelle le long du tronc, vérifiant quelle ne bougerait pas. À peine quelques marches gravies, je me penchais pour attraper la première branche, lorsquune traction soudaine à larrière de mon pantalon me fit presque perdre léquilibre.
Je me suis retournée, confuse, et jai vu Aris, mon fidèle compagnon, essayer de grimper derrière moi. Ses pattes tremblaient, griffant nerveusement les barreaux métalliques de léchelle, tandis que ses yeux grands ouverts cherchaient les miens avec insistance.
Τι κάνεις εκεί, Αρη ; Descends ! ai-je lancé, moitié amusée, moitié inquiète.
Je fis un signe de la main, espérant quil reculerait, mais il sobstina. Il grimpa encore un peu plus haut, posa de nouveau ses pattes sur léchelle, et attrapa mon pantalon entre ses dents.
Il tirait. De toute sa force.
Je faillis basculer en arrière et mécriai, un peu hors de moi :
Είσαι τρελός ; Ασε με ήσυχη !
Mais il refusait de lâcher. Il mattirait vers le bas, lâchant des aboiements de plus en plus pressants, comme sil tentait vraiment de marrêter, coûte que coûte. Ce nétait pas du tout son air habituel. Son regard, empli dinquiétude, avait changé ; il y avait quelque chose dautre, un avertissement silencieux.
Jai résisté, essayant de continuer mon travail, mais à chaque tentative de grimper, Aris me retenait, si brusquement que, par réflexe, je me suis agrippée à léchelle de toutes mes forces.
Avec un grand soupir, je redescendis lentement.
Φτάνει πια, ai-je maugréé. Si tu ne te calmes pas, tu restes dans lenclos.
Il baissa la tête, lair coupable, mais je dus laccompagner jusquà la petite cour grillagée près du citronnier et fermer la porte derrière lui. Je pensais enfin pouvoir couper ces branches sans être dérangée.
Mais cest précisement à ce moment-là que sest produite la chose qui ma glacée : à peine avais-je posé le pied sur la première marche, un craquement sec et sinistre a retenti au-dessus de ma tête, contre tout le silence de Plaka endormie.
Je levai les yeux par réflexe et vis la grande branche sèche, impressionnante, se détacher dun coup sec du vieux pommier. Elle tomba lourdement, juste à l’endroit où ma tête se trouvait auparavant, éclatant en morceaux sur le carrelage. Elle passa à quelques petits centimètres de moi.
Jen ai eu les jambes coupées. Je suis restée figée devant léchelle, le cœur battant fort, le souffle court, en fixant ce bois déchiqueté.
Cest alors seulement que jai compris. Aris navait pas perdu la tête, il mavait sauvée.
Il avait perçu le danger avant moi, peut-être en entendant le bois se fissurer ou en sentant que la branche allait céder. Je me suis lentement retournée vers lenclos.
Mon chien me regardait à travers la grille, calme, alerte, la queue battant doucement sur le sol, comme sil attendait que je comprenne enfin.
Je me suis précipitée, jai ouvert la porte, je me suis accroupie face à lui. Aris sest blotti contre moi.
Je lai serré dans mes bras et, dans un souffle, je lui ai murmuré :
Μου έσωσες τη ζωή.
Depuis ce jour, jamais plus je nai douté de linstinct de mon compagnon.





